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Clint Eastwood : le vieil homme et la guerre

Ses bras sont croisés. Ils resteront ainsi tout l'après-midi, sauf durant les quelques minutes où il s'emparera d'un sandwich. Cette attitude n'est pas, chez Clint Eastwood, une manière d'afficher sa réserve. C'est une marque de fabrique. Sur les affiches de plusieurs de ses westerns, tels Et pour quelques dollars de plus, L'Homme des hautes plaines, Josey Wales hors la loi ou Impitoyable, ses bras semblent soudés à son torse, comme incapables de se déployer. A croire que la précision et la concentration du cow-boy ont besoin de s'appuyer sur une masse compacte pour donner leur pleine mesure.

Le regard d'Eastwood est rivé à une image, peut-être la plus célèbre de toute l'histoire de la deuxième guerre mondiale. Le 23 février 1945, le photographe Joe Rosenthal capture l'image de six soldats américains hissant la bannière étoilée au sommet du mont Suribachi, sur l'île japonaise d'Iwo Jima, alors théâtre du plus violent affrontement de la guerre du Pacifique. Dès sa publication dans la presse américaine, cette photographie atteste la victoire des Etats-Unis, quand les marines ne sont, en fait, qu'au cinquième jour d'une bataille qui en durera trente et un.

De cette image, devenue une véritable icône, Franklin D. Roosevelt comprend tout le parti à tirer. Le président américain demande que les six soldats photographiés soient rapatriés aux Etats-Unis. Trois d'entre eux - le sergent Mike Strank, Harlon Block, Franklin Sousley - sont déjà morts au combat. Les trois survivants, Jack Bradley, René Gagnon, Ira Hayes, intronisés héros d'Iwo Jima, se voient confier une nouvelle mission : aider le gouvernement américain, à court d'argent, à lever plusieurs milliards de dollars en bons du Trésor pour soutenir l'effort de guerre.

Le fils d'un des trois survivants, James Bradley, a tiré de cet épisode un livre, Mémoires de nos pères, best-seller aux Etats-Unis (édité en France chez Movie Planet), et adapté aujourd'hui au cinéma (sortie le 25 octobre), sous le même titre, par Clint Eastwood.

Le réalisateur américain avait lu le livre de James Bradley dès sa publication, en 2000. L'auteur voulait comprendre pourquoi son père n'avait encore jamais parlé de cette photo, encore moins de la bataille d'Iwo Jima. En racontant l'histoire de son père, James Bradley raconte aussi celle d'Eastwood. Celui-ci avait découvert, comme tout Américain en 1945, la photo de Joe Rosenthal dans les journaux. Il avait 15 ans et vivait à Oakland, en Californie, avec ses parents. Le cliché ne l'avait pas spécialement marqué. Mais il n'arrivait pas pour autant à l'effacer de sa mémoire.

Même s'il avait aussi compris que cette photo ne signifiait pas l'arrêt des hostilités, Eastwood en avait déduit sur le coup que les Américains avaient gagné à Iwo Jima. "Je savais que je risquais de faire cette guerre. Si le conflit touchait à sa fin en Europe, il se poursuivait dans le Pacifique, et nous étions en position d'envahir le Japon. Les marines qui se sont battus à Iwo Jima avaient 19 ans de moyenne d'âge. Certains avaient 16 ans, 15 ans, comme moi. Puis j'ai vu le cirque qui se nouait avec la tournée des trois survivants de cette photo dans tous les Etats-Unis. Le gouvernement américain espérait qu'ils ramasseraient 15 milliards en bons du Trésor. Ils ont levé la somme faramineuse de 26 milliards sans recevoir de traitement particulier par la suite. On les a laissés tomber. Cette histoire des bons du Trésor était partout depuis 1941. Mes parents m'en avaient offert un pour Noël, d'une valeur de 18,75 dollars. C'était l'acte patriotique par excellence, l'investissement auquel nous consentions tous. Enfin, il reste cette photo de Joe Rosenthal. Elle est incroyable. Une oeuvre d'art involontaire. Jamais un photographe n'aurait pu réussir un tel cliché intentionnellement. Rosenthal était le premier à le reconnaître. Le vent soufflait dans le bon sens, la lumière était optimale, la position des six soldats, la lumière à cet instant de la journée. Un miracle."

Des six soldats qui hissent la bannière étoilée, Ira Hayes et Jack Bradley retiennent plus particulièrement l'attention d'Eastwood. Il le reconnaît sans mal : cette attraction tient aussi de l'identification. A l'extrême gauche de la photo, on aperçoit Ira Hayes. Il occupe une place à part : il est le soldat dont les mains ne parviennent pas à atteindre la hampe du drapeau. Ira Hayes était effectivement un garçon différent des autres, un Indien de la tribu des Pimas, une tribu installée depuis des siècles sur le sol américain. Comme le film d'Eastwood le relate si bien, la tournée des bons du Trésor se transforma pour Ira Hayes en chemin de croix. Alcoolique, héros de guerre rejeté par une société blanche peu désireuse de frayer avec un Indien, il considérait le corps des marines comme sa vraie famille.

Ira Hayes est en cela le personnage eastwoodien par excellence. Un marginal, comme l'inspecteur Harry, le flic mythique campé par le comédien américain dans les années 1970, ou "Bronco Billy" McCoy dans Bronco Billy, l'un des plus beaux films d'Eastwood. Bronco Billy dirige le Wild West Show, une petite troupe de théâtre ambulante dont les membres forment une communauté de parias rejetés, comme lui, par la société. Ira Hayes fut retrouvé mort en 1955. L'alcool et le froid avaient eu raison de lui. Exactement dix ans après avoir hissé ce fameux drapeau.

Quant à Jack Bradley, seule sa silhouette apparaît sur la photo de Joe Rosenthal. Son silence, plus que ce relatif effacement, interpelle Eastwood. "Il n'a plus jamais reparlé d'Iwo Jima après la tournée des bons du Trésor, si ce n'est pour dire que les véritables héros de cette guerre sont ceux qui n'en sont jamais revenus. Il ne voulait pas qu'on exploite son histoire. La quête de son fils me poursuit, comme le silence de son père. Sans lui, sans ses recherches et sans son livre, saurait-on qui est son père ? Je me suis souvent demandé ce qu'avait fait mon père de sa vie avant moi ? Quelque chose peut-être, mais peut-être rien."

Dans les bureaux de Malpaso, la maison de production d'Eastwood, située depuis plus de trente ans sur le terrain des studios Warner, à Burbank, dans la banlieue de Los Angeles, on aperçoit dans les couloirs les affiches de tous les films réalisés par Eastwood. Deux d'entre elles, celles du Maître de guerre et de Firefox, retiennent plus particulièrement l'attention. Tout simplement parce qu'il s'agissait, avant Mémoires de nos pères, des deux seuls films d'Eastwood directement liés à la guerre. Le fantôme de Jack Bradley hante déjà ces deux films, nous rappelant que le héros eastwoodien - le sergent Highway, vétéran de la Corée, dans Le Maître de guerre (1986), et Mitch Gant, vétéran du Vietnam, dans Firefox (1982) - est un homme mutique, hanté par le sang versé.

Eastwood sait filmer ces hommes, car il les connaît. Il a grandi dans leur giron. A l'Oakland Tech High School, où il a fait ses études, il a croisé des vétérans de la guerre du Pacifique qui retournaient sur les bancs de l'université afin de parfaire leur éducation et trouver un travail. Eastwood avait 17 ans. "Certains parlaient. Ceux qui avaient été au combat n'ouvraient jamais la bouche."

Fin 1949, Clint Eastwood est réquisitionné par l'armée pour effectuer son service militaire, peu avant qu'éclate la guerre de Corée, en 1950. Il est conscrit mais passe ses trois ans à Fort Ord, en Californie, comme maître-nageur. "C'était un mauvais coup du sort de me retrouver conscrit pour la Corée. On venait d'en finir avec la deuxième guerre mondiale, ce devait être la dernière guerre, et voilà qu'on se retrouvait avec un nouveau conflit. On n'appelait plus cela une "guerre". Les instructeurs nous interdisaient d'employer ce terme. Il fallait parler d'"opération de police". Sauf que nous risquions notre peau lors de cette "opération de police". Personne ne voulait aller en Corée. Une fois l'armée américaine sur le terrain, les politiciens ont voulu rester sur le 38e parallèle. Les militaires penchaient pour une autre option. Tout cela était tellement naïf."

Quinze ans après la Corée, lorsque l'US Air Force lance, en 1965, sa première offensive aérienne sur le Nord-Vietnam, Clint Eastwood désespère davantage. Même s'il a appelé à voter à deux reprises pour le candidat républicain Richard Nixon aux élections présidentielles de 1968 et de 1972, il maintient avoir toujours gardé le plus grand scepticisme devant la guerre du Vietnam : "Le Vietnam était la Corée bis. Qu'avions-nous à gagner au Vietnam, si ce n'est envoyer nos hommes en enfer ? Aucun politique n'avait de plan de sortie ou de solution miracle. La solution miracle a été le départ de nos troupes. Par ailleurs, notre soutien aux Sud-Vietnamiens a été flou, pour le moins. Si nous aidions ces gens, il fallait le faire jusqu'au bout, au lieu de les laisser tomber. Nos politiciens en étant incapables, il ne fallait pas y aller.

Il s'est un peu produit la même chose à Iwo Jima. Nos stratèges pensaient qu'il y aurait 15 000 soldats japonais sur l'île, quand il y en avait 21 000. Une bonne estimation aurait pu changer les choses. La 3e division, par exemple, ne serait peut-être pas restée en réserve. C'est aussi pour cela que, dans la foulée de Mémoires de nos pères, j'ai voulu tourner un autre film, Letters from Iwo Jima (sa sortie est prévue courant 2007). Je tenais à raconter cet affrontement du point de vue japonais et montrer à quel point ces soldats aussi étaient manipulés par les politiques. J'ai vu que ces soldats mouraient de faim, ils n'étaient pas ravitaillés, leur flotte était décimée. Tokyo les avait prévenus qu'ils seraient seuls et ne recevraient aucun soutien. Ils avaient reçu pour objectif de tuer dix soldats américains avant de mourir."

Mémoires de nos pères est né, d'une certaine manière, sur la base de Fort Ord, lorsque le conscrit Clint Eastwood côtoyait des vétérans du Pacifique. Le réalisateur américain se souvient de leur visage médusé à la perspective de repartir se battre en Corée. La plupart étaient réservistes, ce qui leur permettait de continuer à toucher une pension tout en travaillant, sauf qu'ils avaient désormais une famille. "Je voyais bien le costume d'un de nos officiers, celui-ci était tout chiffonné. Il s'était battu dans le Pacifique et s'imaginait ne plus avoir à ressortir cet uniforme. Un de mes sergents, prisonnier de guerre en Allemagne, libéré par d'autres soldats américains, s'arrachait les cheveux." Eastwood prit aussi la mesure du fossé qui se creusait entre les jeunes pousses sorties de West Point ou d'autres écoles militaires, prêtes à engager le combat, et tous ceux dont la guerre du Pacifique avait brisé les reins.

D'autres témoignages ont suivi. Eastwood n'oubliera jamais celui de Danny Thomas. Il vit aujourd'hui à Houston. Eastwood a insisté pour le rencontrer. Danny Thomas était un jeune infirmier de 19 ans quand il posa le pied sur Iwo Jima. Sa première image de la bataille reste la vue de Chick Harris, son meilleur ami. L'assaut venait à peine d'être lancé, et ce dernier tournait pourtant déjà le dos au combat. Ses mains s'agitaient faiblement. Danny Thomas vint à son secours et se mit à vomir. Le corps de son ami était sectionné en deux. Le bas de son corps avait disparu. Son sang et ses entrailles étaient étalés sur le sable. Danny Thomas se souvient encore de l'odeur insupportable qui régnait à Iwo Jima. Elle provenait du sulfure émis par cette île volcanique. Mais aussi des corps décomposés.

"Danny Thomas pleurait à la fin de l'entretien. Il n'arrivait pas à se remettre de la mort de ses copains, comme des innombrables amputations qu'il avait dû effectuer sur place. Depuis, il n'avait plus jamais connu de nuit sans cauchemars, comme Jack Bradley d'ailleurs. Je suis retourné plus tard à des réunions de vétérans d'Iwo Jima. L'une d'elles avait lieu en 2005, à San Francisco, pour le soixantième anniversaire de la bataille ; je m'apprêtais alors à réaliser mon film. Ils partageaient tous le point de vue de Jack Bradley : ils auraient souhaité ne plus jamais avoir à parler. J'ai été tellement marqué par leur visage... Vous savez, il suffit simplement de les regarder pour comprendre. Des visages de gamins qui, en l'espace de quelques mois, ressemblent à ceux d'hommes de 40 ans. Encore aujourd'hui, leur histoire se lit sur leur visage. On me demande toujours comment je suis parvenu à restituer la violence de la bataille d'Iwo Jima. Depuis le temps, je sais tellement à quoi elle ressemblait..."

Le moment préféré d'Eastwood dans Mémoires de nos pères est celui où Ira Hayes, devenu l'ombre du héros d'Iwo Jima, travaille comme saisonnier dans une plantation, quelque part dans son Arizona natal. La force de cette séquence nous rappelle une des vertus cardinales du cinéaste. Il est aujourd'hui l'un des rares réalisateurs américains capables de parler au grand public, aux "petits", sans condescendance. Et les "petits" le savent. Eastwood est si fier de cette scène - et il peut l'être - qu'il la détaille plan par plan. Une famille américaine "modèle" - un couple, deux enfants - passe devant le champ et reconnaît le héros d'Iwo Jima. Le père sort précipitamment de la voiture, fait sortir les enfants, tend une pièce à un Ira Hayes hagard qui, en retour, sort un petit drapeau américain chiffonné et se laisse prendre en photo. "Là, on comprend qu'il a perdu son âme."

Le souffle d'Eastwood se fait plus court. Ses bras restent croisés. A ce point figé que l'acteur ressemble à une momie. Il évoque la guerre en Irak de son propre chef, pesant chacun de ses mots, avec le souci de trouver la bonne formule. "Trois générations de vétérans se sont succédé dans ce pays, sans que l'on retienne la moindre leçon. Depuis toujours, des types se font tuer à cause des hommes politiques. C'est encore le cas aujourd'hui. Il faut comprendre que mon pays n'a jamais été aussi divisé qu'aujourd'hui. Je fais partie de ceux qui pensent que l'intervention en Irak n'était pas une priorité. L'Irak aussi a commencé comme une opération de police pour se débarrasser de Saddam. Mais une fois en Irak, que faites-vous ? Le cauchemar commence, même si, sur le terrain, vous avez gagné la guerre. C'est un jeu à somme nulle. Les hommes politiques sont davantage concernés par l'exercice et la conservation de leur petit pouvoir que par le sort du type en première ligne. C'était vrai hier. Cela ne l'a jamais été autant qu'aujourd'hui."

On se demande toujours si un film peut infléchir le cours des choses. Pour Eastwood, la réponse est évidente. Tellement évidente qu'elle est ponctuée par un large geste des bras : "Presque rien. A ce point de mon existence, à 76 ans, après la Corée, le Vietnam, la guerre du Golfe 1, la guerre du Golfe 2, j'en conclus que la guerre est inhérente à la nature humaine. Dans notre société, en tout cas, elle n'a rien de transitoire ou de passager." Ici, le "presque" est essentiel.

Jusqu'au livre de James Bradley, et jusqu'au film d'Eastwood, les six hommes représentés sur la photo de Joe Rosenthal formaient un tout. Ce tout avait valeur de symbole national. Il résumait à lui seul la victoire des Etats-Unis pendant la seconde guerre mondiale.

Mémoires de nos pères fait éclater ce semblant d'unité. A ces hommes qui se réduisaient à un matricule, le réalisateur américain a adjoint une biographie. L'acteur qui se fit connaître dans les années 1960 avec les westerns de Sergio Leone comme "l'homme sans nom" s'est - juste retour des choses - efforcé de redonner un nom à des hommes qui l'avaient perdu, leur permettant de reprendre le chemin de leur destinée individuelle. "C'est presque rien", répète-t-il. Et pourtant beaucoup.


Article paru dans l'édition du 19.10.06
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